Passer au contenu principal

Corail et Douance : l’inquiétante sérénité

 Le 30 mars 2026, les groupes québécois Douance et Corail se sont produits sur la petite scène du club Verre bouteille, dans le Plateau-Mont-Royal, à Montréal. C’était une soirée de fin d’hiver, où le printemps n’avait pas encore montré le bout de son nez, mais où l’on sentait déjà le redoux imminent dans l’air. J’ai arpenté l’avenue Mont-Royal, de la station Mont-Royal jusqu’au Verre bouteille. Cela faisait des années que je n’y étais pas passé. Le charme un tantinet inquiétant de cette artère n’avait pas bougé d’un pouce. La transition entre les milieux plus hipster, plus près de la Montagne, et les ruelles plus sombres a été un moment que j’ai été content de revivre.

Si je connaissais déjà bien le groupe Douance grâce à leurs deux albums, le groupe Corail m’était presque inconnu. J’en avais tout au plus croisé le nom lors de mes flâneries sur la Toile, mais je savais que ce serait quelque chose de bon, rien qu’en raison de leur alliance avec Douance. J’avais raison : les deux groupes font exactement le genre de musique dans laquelle je me reconnais – un folk rock décontracté, parsemé d’accents dark mais aussi d’humour et d’auto-ironie, serein et angoissé tout à la fois. 

Du même coup, j’ai découvert la salle de spectacle, que je ne connaissais que de nom. Endroit chaleureux, gens sympathiques et accueillants.

Le noyau de Corail est composé de deux membres permanents, deux guitaristes et chanteurs. Le reste des parties instrumentales est assuré par des invités, dont une partie ont aussi joué avec Douance. Le premier album de la formation, Maison, paru en 2023, propose un folk féérique et hautement atmosphérique, où les harmonies vocales s’estompent derrière le rideau, pourtant bien délicat, lui aussi, des harmonies instrumentales. Une musque qu’on serait tenté de décrire comme sereine, mais qui recèle sa part d’ombre, voire de colère, un peu à la manière de groupes de slow core américains tels que Red House Painters. Douance et Corail partagent quelques traits, selon moi, avec les sensations véhiculées par la scène slow core, que j’affectionne. C’est peut-être le fait que j’aime cette scène qui me pousse à la retrouver partout, tel un fantôme chéri. Peut-être que c’est juste dans ma tête que la ressemblance existe.

Corail. Photo : Crayon Montréal.

Corail ont terminé les enregistrements et la mastérisation de leur deuxième opus, qu’ils publieront bientôt. Celui-ci aura une texture instrumentale plus étoffée, d’autant plus qu'en studio, les deux protagonistes se sont fait accompagner par les même musiciens que ceux qui ont joué ce soir-là. Les séances d’enregistrement ont eu lieu en Gaspésie, si j’ai bien entendu. Un son équilibré très maîtrisé, un jeu très professionnel, raffiné, qui a pourtant su préserver la nonchalance originelle de leur musique. Des matins frisquets boréaux auxquels se succèdent des moments de chaleur, le tout sur fond de questionnements existentiels paradoxalement jouissifs. 


Doux matins où plus rien n’est dramatique, mais où les fantômes du passé continuent de rôder dans les parages. Des lutins des bois semblent se pointer ça et là pour nous faire un pied de nez. Une béatitude sans raison particulière. L’ambiance est loufoque, intimiste, rêveuse, parfois légèrement inquiétante, façon Angelo Badalamenti ou encore Pink Floyd de l’époque Meddle. Les claviers généreux ont beaucoup contribué au tableau, de même que les beaux solos de guitare dont le son succulent rappelle une ère révolue du rock. Les polyphonies de guitare font pendant à celles des voix et rendent l’ensemble complexe et imprévisible. Les musiciens ont également joué plusieurs morceaux de leur premier album en format duo.


Pendant la pause, j’ai scruté les vitrines des boutiques fermées. Je m’interrogeais sur ma velléité de m’acheter une bière, pas par soif, mais pour être en phase avec les autres, qui sirotaient tous une boisson. Finalement, j’ai décidé que non : une bière en appelle une autre, et j’ai du chemin à faire pour rentrer au bercail. J’ai décidé d’endosser mon rôle habituel de spectre, tel un ange des Ailes du désir. Le public est d’ailleurs assez détendu, peu porté au jugement, du moins en apparence. Un peu réservé, mais moins que les gens que je rencontre partout sur mon chemin, et puis, la réserve, j’aime ça. Je me dis que c’est un vrai privilège de pouvoir s’immerger dans un moment aussi authentique : de petits groupes, qui jouent comme des grands (et qui pourraient le devenir, avec un peu de bol), dans une salle de quartier.

Ensuite, Douance sont montés sur scène. J’ai tout de suite compris que, si leurs enregistrements donnent, eux aussi, une sensation de sérénité, le fond de leur musique est empreint de colère, de frustrations, de blues.


La musique de l’ensemble guidé par Alexandrine Rodrigue (qui a précisé, au début de la prestation, que contrairement à ce que de nombreuses personnes semblent croire, son prénom à elle n'était pas Douance) est douloureuse, poignante. Les solos de guitare à la Robert Fripp la sillonnent et ponctuent à point nommé. Une partie de la formation avait déjà joué avec Corail en première partie, c’était donc une longue soirée pour eux, mais ils n’avaient guère l’air fatigués, jouaient tous de bon cœur. J’aime beaucoup le dernier album de Douance, À la prochaine, paru à la toute fin de 2025. Je trouve qu’il ne comporte que de très bonnes pièces, sans remplissage, mais lors de ce concert, je me suis rendu compte que l’opus était aussi bien morne, bien ténébreux, quelqu’un d’autre aurait pu le qualifier de déprimant, mais pas moi, car pour moi, la musique déprimante est tout simplement de la musique authentique, donc bonne. Mais il est vrai qu’en concert, ce genre de pièces passent moins bien, quelque dévoué que soit le public. 

Douance. Photo : Crayon Montréal


Aussi la chanteuse du groupe a-t-elle trouvé nécessaire de préciser qu’après les premiers morceaux, tirés d’À la prochaine, ils enchaîneraient avec des pièces plus joueuses : « vous allez voir ». Le son échevelé de l’ensemble, qui est originaire de Saguenay, a quelque parenté avec de Fred Fortin, du moins à mes oreilles. J’ai plus tard découvert qu’Alexandrine Rodrigue avait collaboré avec Julie Doiron et Danny Placard, deux artistes qui m’inspirent aussi. Alexandrine a aussi parlé d’une maison de promotion particulière, c’est le cas de le dire, qui se nomme Projet particulier, et qui imprime, à ses frais, des albums d’artistes québécois sur vinyle. Elle les remet gratuitement aux artistes pour qu’ils puissent les vendre à profit. Une façon de soutenir la musique d’ici. Ainsi, Projet particulier avait fabriqué des vinyles avec le premier EP de Douance, jamais paru officiellement, que le groupe vendait ce soir. On peut y entendre nulle autre que Julie Doiron!

Douance. Photo : Crayon Montréal.



Douance ont clôturé la soirée avec un morceau long, grandiose et, franchement, apeurant, mais de façon tout à fait délectable, où l’on ressentait des accents quasiment sorciers. Bref, un projet original et prometteur auquel on peut souhaiter de persévérer dans sa forme de joie de vivre particulière et de continuer à nous offrir son excellente musique.




Commentaires

Messages les plus consultés de ce blogue

Dope Lemon à Montréal

Il y a environ 10 ans, je suis tombé sur une suggestion de YouTube qui m’avait impressionné profondément, s’insinuant subtilement dans mon imaginaire. C’était la vidéo de Honey Bones , une vision onirique, aussi béate qu’inquiétante, où l’on voit plusieurs jeunes femmes danser devant le regard alangui de la caméra, en contrehaut, dans une sorte de rituel incantatoire, comme si nous, le spectateur, étions couchés par terre, au détour d’une hallucination qui déteint sur la réalité. La chanson elle-même, mélopée sensuelle épousant la voix nasillarde et mélancolique d’Angus Stone, se déroulait comme un serpent dansant sur fond d’accords décontractés. Un monde qui retient son haleine, monotone, sans vague, mais où perle une pointe de malice. C’était d’une simplicité puissante, bien articulée, et même si la vidéo comme la chanson n’avaient rien de particulièrement original, ils laissaient une trace durable dans l’esprit. Je revenais souvent vers cette vidéo, ne résistant pas à l’envie de...

Bar Italia - The Twits (LP) et The Tw*its (EP)

Des structures instrumentales proches du rock alternatif des années 1980 et 1990. Côté instruments, la musique de Bar Italia renvoie à des groupes comme Sonic Youth, Duster, Blonde Redhead et Slint. Une voix féminine mi-plaintive, mi-moqueuse, tantôt susurrante, tantôt mélodieuse, oscillant entre Kim Gordon et Karen O ponctue les compositions. Faussant souvent, étalant une insécurité assumée, voire recherchée, elle brave les attentes de l’auditeur, irrévérencieuse et naturelle tout à la fois. Deux voix masculines juvéniles, passées par un filtre grésillant lui répliquent systématiquement. Des parties vocales qui se succèdent selon une logique monologique tels des récitatifs de hip-hop, le plus souvent, en faisant fi de la structure chansonnière classique du type verset-refrain. Dans l’ensemble des morceaux, la voix tient d’une couche additionnelle, superposée à la trame instrumentale, comme dans un karaoké. On a l’impression que la ligne vocale a été écrite indépendamment, que la mélod...

Boris Vian, L’écume des jours

 Comme le rappelle la très éclairante préface de Gilbert Pesturau, L’écume des jours est foncièrement influencé par le jazz. Le jazz se retrouve dans la texture même du roman, dans sa composition. Tout comme le jazz, le roman oscille entre optimisme éclatant et visions mélancoliques, morbides, sinistres. C’est un univers à l’eau de rose qui tourne au vinaigre en un tournemain. Ce qui accuse davantage le drame de cette dualité réside dans l’impassibilité des protagonistes, qui demeurent ingénus et résignés jusqu’à la fin, ne remettant jamais en cause l’ordre des choses, les règles de l’univers où ils évoluent. Ils gobent la monstruosité du monde environnant. Ils s’y soumettent sans broncher, heureux des brefs instants de joie que l’existence leur accorde. Comme dans un dessin animé, leur souffrance paraît anodine, a quelque chose de ludique, comme s’il s’agissait d’un moment de jeu d’enfant et non d’une situation réelle. Ce côté ludique de la tragédie mise en scène est très jazz, l...