On considère que ce roman fut un précurseur spirituel de la Révolution tranquille au Québec. Il s’attaque en effet à l’ancien ordre des choses, au conservatisme, voire à l’immobilisme dans lequel baignait le Québec de l’époque (le début du 20e siècle). Un monde étouffé par l’église omnipotente, alliée du pouvoir exécutif et du monde des affaires (voire de la contrebande de drogue) : « la triple alliance du capital, du pouvoir civil et des choses saintes ». Par la hardiesse de son réquisitoire contre le statu quo, le roman fit esclandre et gagna du même coup les sympathies de la jeunesse de l’époque. Il fut mis à l’index, et l’auteur fut banni de la profession journalistique pendant un certain temps.
On ne s'empêchera pas de noter le caractère quelque peu naïf de certaines envolées polémiques, le ton sermonneur. Ce qui est particulier, et où réside selon moi le principal mérite du livre, c’est le parallélisme entre deux plans narratifs : l’un axé sur le social et le politique (la carrière journalistique de Max Hubert), l’autre pétri de sentiments, de subjectivité (l’amour entre Max et Dorothée). Si le premier rapproche le roman d’une satire sociale de qualité moyenne, le second impressionne par sa verve et son dramatisme incandescent. Or c’est justement dans l’opposition entre les deux mondes, et notamment l’asymétrie qualitative qui les sépare, que s’échafaude le message esthétique du texte : le jeune couple incarne la liberté subjective, l’authenticité, la passion; le monde environnant témoigne de la décrépitude d’une société qui refuse d’évoluer, qui s’interdit la réflexion, l’esprit critique, et qui fuit donc sa propre authenticité.
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Dans une digression méditative, Harvey expose explicitement
sa thèse sur la nature paysanne, indûment reniée et oblitérée, du Québec. Selon
l’écrivain, le Québec aurait cherché à s’éloigner de ses origines paysannes,
pourtant les seules qu’il possède véritablement, et ce faisant, il aurait tourné
le dos à ses véritables vertus au profit d’une ambition malavisée : celle
de s’approprier une culture et une civilisation mal comprises et donc
inatteignables. En cherchant à se « civiliser », il aurait perdu sa véritable « civilité »,
qui est intimement liée à la terre, pour accéder à une « demi-civilisation »,
soit un état d’acculturation. À force de vouloir devenir autre, il est
devenu personne.
Aussi longtemps que les nôtres sont paysans et demeurent près de la nature, ils possèdent les dons les plus riches de l’humanité : intégrité, douceur, ordre, sacrifice, oubli de soi, sincérité de foi et de mœurs. Le pays leur doit tout. Prenez-les et essayez de leur faire une vie cérébrale, après leurs trois siècles d’atavisme terrien ou forestier. Vous faites d’eux surtout des égarés.
Cette perte de repères serait responsable de la médiocrité omniprésente et militante à laquelle le héros se heurte tout au long de son parcours, à commencer par a rencontre avec le vieux marin dans son enfance. L’amour de Max et de Dorothée, lui, possède la force pure et irréductible des choses vraies, de la nature indomptée.
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Il est à noter toutefois que, malgré son opposition aux idées conservatrices d’un Lionel Groulx, et plus tard au fascisme, Jean-Charles Harvey s’autorise souvent le recours à la notion de « race » pour décrire la supériorité de Dorothée par rapport à ses semblables ou encore celle des Européens par rapport aux vieilles civilisations ankylosées telles que l’Inde, la Perse, etc. Aussi bien dire que l’opposition entre les deux mondes (celui du jeune couple progressiste et la société québécoise engourdie dans son conservatisme), a priori d’ordre exclusivement moral, trouve une expression physique, presque biologique dans la réalité concrète. L’allégresse de cet emploi du mot race, quoique s’inscrivant pleinement dans le contexte discursif de l’époque, où la notion de race ne revêtait pas encore les mêmes connotations qu’aujourd’hui, a de quoi rebuter le lecteur exaspéré que je suis, a fortiori dans le contexte actuel.
Elle avait cette attitude droite, fine, élancée, légère, qui
est, chez la femme, caractéristique de bonne et fière race.
Hermann avait de la race et du charme.
Dans ce cas, je ne reconnais plus la race qui a produit
Rabelais, Montaigne, Pascal et Molière.
Dans son ensemble, l’écriture de Harvey
est inégale, un peu trop variée, ce qui trahit peut-être un manque de travail
éditorial approfondi. Le texte tient davantage de la compilation de divers
extraits, d’un florilège de pensées éparses, que d’un effort romanesque uni. À
des extraits d’une rare lucidité, qui captivent aisément le lecteur, se
succèdent des harangues un peu creuses, aux conclusions simplistes, voire des diatribes
laissant soupçonner un règlement de comptes personnels (p. ex., l’anecdote avec
Nicéphore Gratton).
La scène finale du roman, où
Dorothée traverse les plaines d’Abraham en plein hiver, vêtue seulement de sa
robe de mariée et risquant ainsi sa vie pour son amour, émeut et bouleverse.
Cette scène constitue le point culminant de la tension romantique qui traverse
la narration.
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