Passer au contenu principal

Emmanuelle Pierrot, La version qui n'intéresse personne

Un page turner, écrit à la façon d’un thrilleur, accrocheur, bien rythmé, plein de suspense. Le roman soulève des interrogations inquiétantes d’une brûlante actualité : le sexisme qui perdure, à peine décoiffé malgré des décennies de luttes féministes, omniprésent jusque dans les communautés dites alternatives, qui se font souvent fortes de porter des messages progressistes d’égalité et de respect. À Dawson, village yukonnais associé volontiers à la Ruée vers l’or du Klondike, d’un charme touristique certain, l’héroïne du roman, Sasha, une punk montréalaise, s’y établit avec son ami d’enfance Tom, entourée de ses amis punks et anarchistes, tous arborant fièrement leurs convictions gauchistes. 

Au fil des pages, le climat placide qui règne parmi les amis s’assombrit progressivement, et Sasha finit par devenir la cible d’une cabale cruelle aux motivations sexistes. La communauté progressiste s’adonne sans trop de gêne à un ostracisme implacable dès lors qu’une personne est ressentie comme différente du reste du groupe et suffisamment vulnérable pour qu’on puisse l’attaquer sans subir de conséquences. Le naturel, la liberté individuelle sont cruellement châtiés par le groupe, d’autant plus que la « coupable » est une femme. La société idyllique de Dawson ne tarde pas à montrer sa face cachée, celle d’un boys' club impénitent qui tolère et cautionne la violence faite aux femmes, et où, comme le laisse entendre un des personnages, les féminicides sont chose courante. Le livre scrute la question en profondeur, et finit par soulever de nombreuses questions philosophiques portant sur la vérité et l’apparence, l’écart entre les mots d’ordre et la réalité humaine, les rapports de pouvoirs qui structurent l’ensemble de la société, les penchants sadiques qui hantent la nature humaine. Un livre qui risque de vous déstabiliser si vous êtes un peu paranoïaque, et qui m’a rappelé justement ce verset d’une chanson de Nirvana : "Just because you’re paranoid / Don’t mean they’re not after you". Au fait, le texte pullule de références punk, de citations de paroles de chansons, de pratiques et de sensibilités musicales. La crudité et la simplicité apparente du style, son langage direct mais authentique et précis me font penser aussi à une chanson punk. C’est un roman qui baigne dans des réalités authentiques, vécues et ressenties à fleur de peau. Le roman revêt aussi un côté exotique, folklorisant, dans la mesure où il accorde une place importante aux descriptions du mode de vie dans le Grand Nord, des traditions qui font le bonheur des touristes et des bars dignes de l’Île au Trésor. Le contraste entre ce pittoresque de pacotille et la réalité écrasante qui se révèle par la suite est saisissant. C’est un texte accessible et accaparant, un roman passionnant, ce qui profite sans doute à sa capacité à rejoindre un grand nombre de lecteurs et à faire entendre son message. On ressent la douleur et la souffrance derrière les lignes, on sent qu’on a affaire à du vrai. Un roman vraiment important et écrit d’une main habile qui fait réfléchir. 

En fait, j'ai écouté la lecture du roman par Zoé Tremblay-Bianco, dans le balado de Radio-Canada. La prestation de l'actrice, la bande originale et l'ensemble de la réalisation sont admirables.

Janvier 2025

Commentaires

Messages les plus consultés de ce blogue

Dope Lemon à Montréal

Il y a environ 10 ans, je suis tombé sur une suggestion de YouTube qui m’avait impressionné profondément, s’insinuant subtilement dans mon imaginaire. C’était la vidéo de Honey Bones , une vision onirique, aussi béate qu’inquiétante, où l’on voit plusieurs jeunes femmes danser devant le regard alangui de la caméra, en contrehaut, dans une sorte de rituel incantatoire, comme si nous, le spectateur, étions couchés par terre, au détour d’une hallucination qui déteint sur la réalité. La chanson elle-même, mélopée sensuelle épousant la voix nasillarde et mélancolique d’Angus Stone, se déroulait comme un serpent dansant sur fond d’accords décontractés. Un monde qui retient son haleine, monotone, sans vague, mais où perle une pointe de malice. C’était d’une simplicité puissante, bien articulée, et même si la vidéo comme la chanson n’avaient rien de particulièrement original, ils laissaient une trace durable dans l’esprit. Je revenais souvent vers cette vidéo, ne résistant pas à l’envie de...

Bar Italia - The Twits (LP) et The Tw*its (EP)

Des structures instrumentales proches du rock alternatif des années 1980 et 1990. Côté instruments, la musique de Bar Italia renvoie à des groupes comme Sonic Youth, Duster, Blonde Redhead et Slint. Une voix féminine mi-plaintive, mi-moqueuse, tantôt susurrante, tantôt mélodieuse, oscillant entre Kim Gordon et Karen O ponctue les compositions. Faussant souvent, étalant une insécurité assumée, voire recherchée, elle brave les attentes de l’auditeur, irrévérencieuse et naturelle tout à la fois. Deux voix masculines juvéniles, passées par un filtre grésillant lui répliquent systématiquement. Des parties vocales qui se succèdent selon une logique monologique tels des récitatifs de hip-hop, le plus souvent, en faisant fi de la structure chansonnière classique du type verset-refrain. Dans l’ensemble des morceaux, la voix tient d’une couche additionnelle, superposée à la trame instrumentale, comme dans un karaoké. On a l’impression que la ligne vocale a été écrite indépendamment, que la mélod...

Marie-Hélène Poitras, Galumpf

Ce recueil de nouvelles, je l’ai découvert en consultant la liste des récipiendaires de prix littéraires au Québec des dernières années, sur le site de la BAnQ. Galumpf a reçu le Prix du Gouverneur général en 2023. Pendant que je lisais, le livre se révélait à moi par couches successives, surprenantes et variées. Tel un oignon qu’on était en train de peler, le recueil nous réserve aussi des moments poignants, où les larmes sont près de sourdre. Le bal est ouvert par deux nouvelles sur la jeunesse : l’une suivant les pas de deux jeunes amants, l’autre talonnant une Fifi Brindacier montréalaise qui promène un chien énorme, lequel finit par s’évader. Dans cette deuxième nouvelle, l’action se situe à Rosemont, et on y flaire les odeurs, les ambiances et les textures caractéristiques de la ville. Des textures d’été qui tire à sa fin : mélancolique, suave et piqué d’un début d’inquiétude. Ces premiers récits promettent un voyage à la fois doux et angoissant, une sensation qui persistera jusq...