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Un soir d’hiver avec Beaver Sheppard

Yavor Petkov

Janvier 2019

Le 23 décembre 2018, le bistrot Vices & Versa a accueilli un autre concert du chanteur et compositeur montréalais Beaver Sheppard. Ce n’est pas la première fois que cet artiste loufoque, de son vrai nom Johnatan Sheppard, se produit dans ce lieu convivial et informel bien connu des amateurs de bières artisanales et de mets simples mais savoureux. Le choix du lieu n’est sûrement pas  sans importance, puisque Beaver est aussi un chef de cuisine chevronné ayant travaillé pour des restaurants montréalais de renom. Originaire de la Terre-Neuve et établi dans la métropole québécoise, il s’est aussi fait connaître en tant que peintre, avec son exposition Chefs I’ve Worked For en 2017.

Sans aucune connaissance préalable de sa musique, ayant rapidement parcouru des fragments de ses chansons sur sa page Bandcamp, attiré quand même par le son cru, mi-enjoué mi-mélancolique, de ses chansons et par son sobriquet hilare me faisant instinctivement penser à un berger de castors (une belle sinécure ou une occupation absurde ?), j’ai sans trop d’hésitation décidé de lui consacrer ce début de soirée pré-Noël. Après avoir commandé une bonne bière noire dont le titre évoquait le règne de Duplessis, j’ai vu apparaître sur les planches un homme aux allures d’un bûcheron sorti tout droit d’une forêt boréale – face barbue, chemise de flanelle à carreaux et tuque rouge, survêtement gris perle et bottes noires. Il a salué le public d’une façon à la fois timide et espiègle, en précisant que cette fois-ci, étant donné la proximité de Noël, il commencera son concert par des chansons sombres et mélancoliques pour arriver à des pièces plus enjouées – « We need to save the happiness for later », comme si le bonheur était une denrée rare que l’on se devait de consommer avec parcimonie.

La première chanson du volet sombre rappelait discrètement un Leonard Cohen de l’époque Songs of Love and Hate, par la sensation d’une chaleur désespérée, tout aussi désertique que tournée vers les hautes régions de l’âme. A cette impression s’ajoutaient des changements d’accords inattendus, d’allure plus expérimentale. Beaver a enchaîné sur des morceaux éthérés, rêveurs, animés par une voix flûtée qui rappelait plutôt les premiers albums d’une Ani Difranco. Son jeu de la guitare est souvent très minimaliste, comme s’il ne s’agissait que d’épures à usage personnel. Cette impression de négligence est d’ailleurs assumée et probablement recherchée – l’artiste a parlé ouvertement du fait qu’il n’est pas particulièrement porté sur les répétitions, sur la préparation. Cette crudité à la John Frusciante semble bien appréciée du public, qui pour la plupart donnait une impression de complicité. Beaver ne semblait pas connaître ses paroles par cœur, puisqu’il les lisait tout au long de sa prestation sur une tablette arc-boutée devant lui. La pudique mais irréversible gorgée de bière qui couronnait chaque fin de chanson y ajoutait aussi un sentiment de détachement, comme si on lui rendait visite dans son salon. Ce qui étonne chez Beaver Sheppard est son mélange de sincérité et d’humour cocasse, sa timidité authentique qui se solde dans des éclats de rire malicieux. A côté de son projet solo, il a fait partie d’autres aventures musicales, dont par exemple Co/ntry. Une des chansons qu’il a jouées ce soir-là serait, comme l’auteur nous l’a appris d’un ton complètement sérieux, écrite pour Taylor Swift, qui a commis l’inadvertance de la refuser. En fait, ce morceau se serait très bien prêté à une version pop-punk-rock à la Therapy ?, par exemple.

Ont suivi plusieurs tunes qui faisaient entendre des bouts de vers tout aussi doux que percutants comme :

…Sell me a dream that I can steal…

…Do I need this common sense ?...

… like a baby that won’t stop crying until it sees you…

L’artiste a dédié un des morceaux interprétés à tous les cuisiniers présents en salle (« This one goes out to all the cooks out there ! »), se hâtant de couper malicieusement mais jovialement l’herbe sous le pied de ceux qui s’en sont sentis flattés en précisant : « Professional cooks ! ».

Le barde a clôturé la soirée avec une chanson de Noël, Christmas Darling, qui est ressortie du lot de par sa composition riche, son timbre de voix touchant et son luxe d’ambiance. Inspiré, touché et ragaillardi par l’esprit de Noël de Beaver Sheppard, j’ai quitté l’endroit en taillant à ce concert une place spéciale dans mes souvenirs.

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