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Marillion: Fuck Everyone and Run (F E A R)


C’est un album sombre, pessimiste, rempli de vagues froides, effrayant par moments. C’est le cas de le dire, car, comme le nom de l’album l’indique, c’est un album qui prend la peur pour thème et pour source d’inspiration. La peur, ce vieux puits glacial d’où remontent tous les malheurs et toutes les atrocités dont l’humain s’est fait une spécialité au fil des millénaires. Notre époque semble, dans l’optique de l’album, incarner l’heure de gloire de la peur, son apogée. Elle en serait dominée dans tous ses aspects : politique (The New Kings), sentimental (White Papers), social (The Leavers), économique (El Dorado). On ne peut pas dire que l’album est d’une originalité inouïe : la corruption du monde, sa dégénérescence sous l’emprise du capital et de la manipulation, la couardise et le conformisme sont autant des sujets de prédilection des albums rock conceptuels d’inspiration progressive. Pensons à Pink Floyd et à Roger Waters, ou, beaucoup plus récemment, à Arcade Fire. Marillion offrent un traitement somme tout classique du sujet. Son originalité réside, à mon sens, dans le côté direct et cru des paroles. Les textes écrits par Hogarth sont rarement enveloppés de métaphores ou d’allégories, et, lorsqu’ils le sont, les métaphores sont si et limpides qu’elles se rapprochent davantage d’une formule consacrée (par exemple, celle des nouveaux rois, « the new kings », pour parler des grands capitalistes). Ce rejet apparent des techniques poétiques conventionnelles d’ôte rien au lyrisme des chansons, bien au contraire : la crudité des paroles sert de contrepoint aux arrangements planants et quelque peu anesthésiants de l’ensemble. Elle fait aussi ressortir le côté punk ou, plutôt, nouvelle vague, la nouvelle vague étant, après tout, un avatar commercialisé du punk. N’oublions pas que Hogarth a commencé sa carrière musicale précisément dans des formations de nouvelle vague (The Europeans, puis How We Live). 

Hogart interpelle sans louvoiements son auditeur, pressé par l’urgence de cracher son fait dans un monde qui tente de museler ou, pire, d’asphyxier la voix des courageux, des authentiques. Plutôt que de s’épancher devant des journalistes ou d’écrire un livre (non qu’il ne l’ait pas déjà fait), le chanteur du groupe britannique emploie la tribune de son art lui-même, faisant ainsi renaître une de ses vocations premières, de plus en plus oblitérée : celle de servir de truchement ou de porte-voix. Il y a des critiques (littéraires et autres) pour qui ce genre d’expression directe en art relève d’un vilain utilitarisme ravalant l’art au rang de propagande. On peut les soupçonner de parti pris idéologique, car l’art performatif (celui qui prend position et interpelle le public en temps réel, au moment même de son actualisation) est par nature plus engagé, donc plus susceptible de chambouler l’ordre social dont ces critiques feraient office de gardiens en civil. De fait, l’esthétique punk, dont Hogarth se prévaut sans l’avouer, vient affronter précisément cette idée de l’art afin de lui réinsuffler la brutalité vivifiante pouvant le rapprocher des vrais enjeux du peuple oublié et ostracisé.

L’album se compose de cinq pièces, dont trois composées de plusieurs parties, dans les bonnes traditions du rock progressif d’inspiration symphonique. Il s’ouvre (Long-Shadowed Sun, première partie d’El Dorado) sur une confession nostalgique qu’un certain corbeau pourrait facilement ponctuer d’un « Nevermore ». Le languissement provoqué par le souvenir d’un certain jardin magique anglais clôturé d’un mur (« enchanted English walled garden ») n’est pas sans me faire penser à la fibre nationaliste et xénophobe qui sévit en Europe depuis une bonne quinzaine d’années et qui a valu au Royaume-Uni sa séparation de l’Union européenne, à peu près au moment ou Marillion travaillaient en studio. Plus loin, la même impression est renforcée par l’évocation de la Russie (Russia’s Locked Doors), en référence à ses fameux oligarques. Marillion seraient-ils les chantres de cette nostalgie de l’âge d’or, ou les murs protégeaient le jardin magique de l’enfance contre les invasions barbares? Comme pour infirmer cette hypothèse, le parolier exprime, dans El Dorado, sa sympathie envers les immigrants tout en réévoquant le mur, une image lourde de tradition dans le monde du rock progressif (elle sera mobilisée de nouveau dans Living in FEAR à travers l’évocation du Mur de Berlin et de la Grande Muraille) :

The roads are travelled by many

Like promises of peace

(…)

I see them waiting, smiling

On the borders in dawn's mist

Or lost to the world in their upturned boats

I'll be free or I'll die trying to be

Trying to BE.

(…)

Denied our so-called golden streets

Running from demolished lives

Into walls

En fait, Long-Shadowed Sun est une balade pastorale dont le calme idyllique même laisse anticiper, de façon lugubre, sa propre destruction, un peu à la manière de Goodbye Blue Skies de Pink Floyd, douce berceuse qu’une détonation d’engins militaires vient pulvériser out of the blue :

Days of summer air and honey-suckled nights
The capricious dance of lavenders and cabbage-whites

L’ambiance floydienne se poursuit également dans la deuxième partie, The Gold, où le dialogue envoûtant entre la basse, la batterie et le clavier à la Richard Wright a tout d’un clin d’œil au funk glacial d’Echoes. Le solo de Steve Rothery dans cette pièce, d’un cachet semblable à celui de David Gilmore, s’inscrit, lui aussi, dans le sillon du grand groupe londonien. 

Je note au passage une perle lyrique, de mon humble avis tout à fait subjectif, qui résume avec brio la situation désolante que déplore l’album :

The roads are travelled by many
Like promises of peace
And some choose not to go
The f e a r looks like bravado
It always did

Ce verset annonce et introduit le thème du voyage, ou plutôt du voyageur, voire du nomade, qui sera déployé dans The Leavers. L’opposition entre le sédentarisme et le vagabondage se superpose ainsi à celle entre, respectivement, la couardise et la bravoure. Le nomade est celui qui brave la peur, le sédentaire, celui qui se soumet à son dictat. Le migrant apparaît donc à la fois comme une incarnation de cette bravoure et comme un bouc émissaire du sédentarisme poltron :

The roads are travelled by many

Like promises of peace

(…)

I see them waiting, smiling

On the borders in dawn's mist

Or lost to the world in their upturned boats

I'll be free or I'll die trying to be

Trying to BE.

À la quatrième partie, FEAR, les paroles rappellent que l’histoire est faite de violence. Or l’histoire sanguinaire n’est autre chose que l’œuvre de la PEUR : cette peur qu’on retrouve aussi, et surtout, sous la véranda de nos maisons de luxes. La peur qui divise et aliène les humains, qui les retourne les uns contre les autres pour mieux triompher sur eux. L’espoir est pourtant consubstantiel de notre nature humaine, car, tout descendants de singes que nous sommes, nous sommes toujours capables d’apercevoir les anges et de nous y reconnaître :

We are the grandchildren of apes, not angels

But only we are gifted with the eyes to see

On days without f e a r, when our heads are clear

La transition vers la pièce suivante, Living in FEAR, est ainsi faite. Elle dépeint l’image idyllique d’une société dépourvue de peur, remplie de générosité, d’humanité et de gentillesse, mais une gentillesse ancrée dans la force et non issue d’un manque de courage :

We decided to leave the doors unlocked, our face unlocked

As a show of strength

Leavers oppose de nouveau les deux idées centrales déjà introduites par les pièces précédentes : ceux qui partent (leavers) et ceux qui restent (remainers), les adeptes du mouvement, les traîtres de l’ordre établi, les être fluides d’une part, et les enfants du granite d’autre part. La peur serait naturellement le lot de ceux qui restent plutôt que de ceux qui partent, mais les deux clans se rencontrent sporadiquement et leur union donne lieu à une explosion d’émotion et de lumière. Telles des artistes vagabonds, des bohémiens, les leavers inspirent et effraient tout à la fois les amis de l’ordre. La pièce s’ouvre sur une figure rythmique funky, plus new wave qu’autre chose. La deuxième partie, The Remainers, est d’une facture planante et floue, faisant dans l’amorphe et le suggestif, car, justement, qui dit rester, dit rêver, le rêve est la trajectoire du voyage de Pénélope, pour reprendre le titre d’une pièce d’Air. La pièce suivante braque de nouveau la caméra sur les leavers, et ce, dans une orgie de lumière et d’accents festifs tamisée par d’une teinte sépia au goût des années 1990. Et pour cause, car les leavers sont les apôtres de la jeunesse, de la révolte optimiste, de l’audace :

We’re born out of recklessness
The thirst for the thrill
We’re revelry’s children
Life’s too short for standing still

 Auteur de ce texte: Yavor Petkov

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